Exister me procure une angoisse profonde. J'ai peur de ne pas réussir, j'ai peur de ne pas être la personne que je voudrais être. Quelquefois, je me demande si je suis bien moi. Pendant plusieurs années, et ça ne fait pas si longtemps de ça que ça va mieux, je ne reconnaissais ps la personne que je voyais dans le miroir en face de moi. Je sais que c'est moi, mais ça n'est pas facile à accepter. Je signale que j'ai un physique qui n'est pas désagréable.
Ne pas exister est quelque chose d'inenvisageable. J'ai été très proche de la mort à plusieurs reprises, et si je suis encore en vie, je le dois bien à cet élan de vie qui m'habite.
Cependant, il y a un conflit entre ces deux angoisses: je n'arrive pas à me convaincre de la nécessité d'exister, du plaisir qui pourrait en découler, de ma participation à ce qui est du domaine du vivant, et en même temps la peur de ne plus être.
En 1997, alors que j'étais agriculteur dans un petit village de montagne, j'ai été agressé par une bande de personnes au sujet d'un achat de chevaux qu'ils voulaient récupérer après me les avoir vendu. Ils étaient sept à chaque fois qu'ils venaient, et ils venaient régulièrement toutes les semaines pendant les deux premiers mois, puis toutes les deux semaines les mois suivants. ils m'ont agressés, moi et ma famille, en restant toujours à la limite en terme de légalité. c'est à dire qu'il n'y a jamais eu de coups portés qui puissent laisser de marques, aucune trace d'effraction, etc...
Ma femme, au bout de peu de temps, est rentré en HP. Déjà un peu fragile psychologiquement, elle a complètement craqué. Les enfants, j'ai fait ce que j'ai pu pour leur éviter les conflits, mais comme ces gens venaient le mercredi, c'était difficile.
J'appelais la gendarmerie à chaque fois que je ressentais un danger. Les gendarmes protégeaient mes agresseurs. Il y avait aussi des gens du village qui m'en voulaient, je n'ai jamais très bien compris pourquoi, et qui aidaient la bande.
Et puis un jour, ils sont venus, armés comme d'habitude de leurs manches de pioche, et ils m'ont encerclé, menacé, provoqué, insulté, ils m'ont craché dessus, ils frappaient tout autour de moi avec leurs bâtons, ils essayaient de me toucher le sexe et les fesses, ils criaient, ils riaient, ils étaient tout autour et je n'avais aucune défense. J'ai reçu des graviers projetés par les coups de leurs bâtons, j'ai reçu des "caresses", car ce n'étaient pas des coups, de leurs bâtons, j'étais couvert de leurs crachats, et ils répétaient sans arrêt que je n'étais pas un homme, que je n'avais pas de couilles, que je n'avais pas le droit d'être là. Ça a duré très longtemps avant que j'arrive à m'échapper. je me suis réfugié chez moi, enfermé, et j'ai appeler la gendarmerie encore une fois. Ils m'ont répondu qu'ils ne pouvaient rien faire. et puis ils se sont séparés en deux groupes: quatre d'entre eux gardaient ma maison, en frappant sur tout ce qu'ils trouvaient pour faire du bruit, et l'autre groupe est allé chercher les chevaux que je leur avait acheter.
Quand ils sont revenus avec les chevaux, j'ai appelé à nouveau les gendarmes pour leur signaler le vol. Ils me répondent que si les chevaux ne sont pas dans le camion, on ne peut pas dire qu'il y a vol. j'ai donc attendu, et quand ils ont chargés les chevaux un bon moment après, je rappelle les gendarmes, mais la gendarmerie venais juste de fermer, je devais rappeler le lendemain.
j'ai voulu me laver. Je suis allé sous la douche. Je me suis frotté à m'en arracher la peau. Il n'y avait plus d'eau chaude et je continuais, et je continuais à essayer de me laver et j'étais toujours sale. j'ai crié, j'ai pleuré, je me suis frappé, et dans ma tête qui ne voulais pas accepter, il s'est passé quelque chose d'incroyable, je me suis retrouvé être une femme. J'étais convaincu que j'étais une femme, que c'était une erreur que je sois dans un corps d'homme, et j'ai trouvé tous les arguments dont j'avais besoin, depuis mon enfance ou on me disait que j'avais des cheveux de fille, que je ne jouais jamais avec les garçons, jusqu'à l'évidence du jour ou tout le monde me le disait.
Je suis devenu une femme. J'en étais convaincu. Le problème était de savoir comment j'allais retourner dans le monde, retrouver ma femme qui sort de l'hôpital psy et lui annoncer? Comment vivre ça avec les deux garçons que j'élève, que je nourris, que je prépare tous les matins pour qu'ils aillent à l'école? Le ménage, la cuisine, le repassage, toutes ces choses qui ne m'avaient jamais posé de souci avant devenaient des arguments pour me maintenir dans mes convictions, dans mon malheur et mon drame.
Plus tard, des gens du village ont essayé de me tuer. J'avais tous les jours les roues de ma voiture et de mon camion desserrées, des murs ou des objets qui s'écroulaient sur mon passage, jusqu'au jour ou le président de la société de chasse est venu me voir avec son fusil, l'a nettoyé devant moi, puis me visant m'a dit: "la chasse va bientôt ouvrir, je suis venu te souhaiter bonne chance, à toi et à tes enfants. On ne maitrise pas les balles perdues". C'est à ce moment que j'ai pris la décision d'abandonner. Je suis parti avec ma famille.
J'ai quand même essayé de porter plainte à la gendarmerie. Ils ont refusé ma plainte. J'ai écris au procureur de la république. Huit ou dix jour après, je reçois une convocation de la gendarmerie. Le gendarme ,me brandis la lettre que j'avais écris au procureur et me dit que j'ai eu tort de faire ça. Il m'a dressé une contravention pour je ne sais plus quoi, les plaques d'immatriculation étaient sales, ou les essuies glaces usés, je ne sais plus, et depuis cette date jusqu'en 2005, j'ai été harcelé par la gendarmerie, malgré deux déménagements. La gendarmerie est une très grande famille.
Il m'a fallu beaucoup de temps pour retrouver mon identité, aidé par des psychologues dont je suis très reconnaissant. Mais il reste au fond de moi une injustice qui me ronge et qui me révolte. une injustice qui est récurrente depuis mon enfance ou je n'avais pas ma place dans la famille, ou il fallait se battre pour avoir un peu d'affection.
Alors trouver le courage d'exister maintenant que je n'ai plus de famille